Chronique d'une violence normalisée


C’est un mélange d’excitation, de peur, d’incompréhension. Parfois de rage, de tristesse ou de résignation. Et puis, sentir la nécessité de bouger, faire basculer l’établis. L’accepté, bien qu’inacceptable.
Écouter parler de la violence. Un mot qui, à force, a perdu de son sens. Écouter, répéter, s’alarmer, s’appitoyer, déblatérer. Faire sonner les silences, les secondes avant le récit de la tragédie, les suspens je dirais presque. Répondre des réponses qui n’en sont pas. Comparer, partager, libérer le trop plein de chaque jour, de chaque vie. La violence, on en parle. Et puis on la subit et la digère. Et vient le moment où, évidemment, on la reproduit. Ou plutôt, où l’on réalise que cela fait bien trop longtemps que nous sommes les premiers acteurs de cette violence.

Cette semaine, semblable à beaucoup d’autres depuis 9 mois, fût un calendrier de l’aven, avec ses petites fenêtres qui s’ouvrent, et révèlent un soit disant innatendu que l’on connaît déja.

Lundi c’était Elle. Qui refuse l’appellation de victime qui enferme dans la domination et l’immobilité. Elle préfère s’octroyer le statut de survivante. Survivante à l’une des expressions les plus malsaines de la violence d'un être sexué sur un autre. La femme qui n’est même plus femme, mais seulement un objet sexué. A quoi bon porter plainte me dit-elle...

Mardi, c’était Lui. Lui non plus ne se dira jamais victime. Un rire amer surgit quand il prononce ce mot. L’humour noir est une vague qui s’abbat sur son mal être. Un jour de décembre où nous étions beaucoup dans la rue, c’est lui qu’ils ont emmené. Avec d’autres, bien sur. Il me parle. Me raconte la violence. L’arrestation alors qu’il mangeait des tacos. La peur dans les yeux de ses amis, compagnons de classes, et de lutte. La rage dans ses mots et ses cris à ce moment là. L’arrivée au commissariat, les premiers mots que lui dédie le chef des lieux : “Bonjour ..., ca faisait longtemps que l’on t'attendait”. Et puis le silence sur les jours qui ont suivi. Seuls quelques mots sur la peur et la tentative de se résigner au fait que sa vie “dehors”, c’était du passé.

Jeudi, la vie continue mais les histoires se ressemblent. Un autre Lui me raconte. Alors qu’il avait 16 ans, il y eut ce que l’on appelle “Atenco”. Du nom de la ville où manifestèrent paysans, commercants et étudiants contre le projet de construction d’un aéroport. Atenco résonne désormais avec la trentaine de femmes qui furent arrêtées, torturées sexuellement et violées par la police. Et dont, sans surprise, ni reconnaissance ni justice ne leur ont été donné.
Mais Lui ne les a que mencionnées. La chance lui a sourit ce jour là. Il allait prendre le car pour se rendre à Atenco, unir sa présence et ses cris à ceux des autres, quand sa mère l’a obligé à rester pour l’anniversaire de son père. Deux jours après ses amis en sont revenus. Et d’autres pas. Celui qui est revenu a sauté du clocher de l’Eglise, s’est caché dans une brouette remplie de paille poussée par un vieil homme jusqu'à la sortie de la ville. Il a marché 30 km sur le bord de l’autoroute jusqu'à la capitale, d’une traite “sans se retourner”.
Celui qui n’est pas revenu s’était réfugié dans une maison. Il étaient trois. A la fille, ils lui ont donné un vêtement traditionnel de la communauté et l’ont placé derrière le fourneau, comme n'importe quelle femme qui continuerait son labeur domestique. Quand la police est rentrée dans la maison, ils sont passés près d’elle sans un regard mais ont vite ouvert l’armoire où se planquaient les deux autres. Lui me dit “je n’ai pas eu besoin de l’avoir vécu pour l’avoir senti”.

Ce qu’il a vécu fût 5 ans après. En 2011, une Caravane “pour la paix” part de la ville de Cuernavaca et remonte le pays jusqu’au nord. Sur son chemin, les victimes de la guerre contre la délinquance organisée s’agglutinent. Les gens parlent. Certains racontent la violence, témoignent de leur fille assassinée, de leur cousin disparu, des voisins en lesquels on ne peut plus confier. D’autres disent que toute cette perversité est là depuis trop longtemps pour que cela vaille encore la peine de lui accorder des mots.
Quoi qu’il en soit, ils arrivent dans l’Etat de Cohauila, dans la ville de Torréon, au nord du pays. La veille, treize jeunes ont été assassinés, à deux rues seulement du campement de la Caravane. Les habitants n’ont aucun doute, le message est clair : “bienvenue à la Caravane pour la paix”. Quand Lui voit les ruisseaux de sang qui sortent encore du lieu morbide, quand il sent l’odeur des corps et de la merde, les mots sont absents. Lui qui était venu comme journaliste n’a plus rien à conter. “Le langage pour exprimer cela ne se trouve pas dans le reigne des mots et des lettres. Ce sont les pleurs qui écrivent, indélébiles, avec de larmes de solitude et de tristesse”.


Et maintenant ? Pas surprenant que la politique de guerre menée pendant 6 ans amène des histoires pareilles, et avec elles un état de choc national, la peur, la déconfiance et l'apathie. N'importe qui qui ne ferme pas les yeux et les oreilles voit ces récits s'agglutiner dans sa mémoire. Passivement, ou jusqu'à éclater, de haine, de rancoeur, de tristesse ou de folie...?
Les mots, s'ils sont utiles à une certaine forme de catarsis, sont aussi responsables de la terrible normalisation qu'ils engendrent. Une certaine forme de routine s'installe à l'écoute de ces récits. Il faut bien canalyser l'émotion, alors on se dit que ce n'est qu'une histoire de plus. Pas plus terrible ni originale que celle de la veille. Les coupables restent les mêmes, les victimes aussi. Et le système qui les engendre et les permet ne vascille pas, mais au contraire, il s'en nourrit.  

Cynisme, quand tu nous tiens !

Un matin dans le métro, une vendeuse ambulante traversait les wagons. Elle ne vendait pas des chewing gums ou de la musique, ou des brosses à dents ou des contes pour enfants, comme la plupart des vendeurs ambulants. Elle brandissait un dépliant sur la nouvelle réforme du code du travail. Et criait : "10 pesos! pas cher! Tes droits de travailleur, d'employé, de patron! Ça te coûte 10 pesos! Licenciement abusif, femme enceinte, personne handicapée! 10 pesos!" A force de faire sa pub, de gueuler la même chose depuis des heures, elle en perdait ses mots, bafouillait. Elle perdait le sens de ce qu'elle criait, tel un automate, à tel point que ça en devenat burlesque. La réforme du code du travail supprime le peu de droits qui restaient aux travailleurs. Et les vendeurs ambulants, qu'ils travaillent pour leur compte ou pas, ne bénéficient d'aucun droit "légal" puisqu'il s'agit d'un commerce complètement informel (soit dit en passant que l'économie informelle représente plus de la moitié des revenus du pays).La vendeuse s'empêtrait donc dans ses mots et dans le paradoxe de sa situation. J'ai souri, le cynisme au coin des lêvres.
Le cynisme est rouge et noir. Rouge d'un rire éclatant, noir d'une bombe qui explose.
Le cynisme n'est rien de plus qu'une forme de survie. Un jeu pour de faux. Mais dont l'adversaire est la réalité.
Un jeu pour tricheurs ; ceux qui trichent avec un adversaire trop dur à affronter quotidiennement.
Un jeu de passe-passe, un truc de pickpocket. Une manip de survie, rapide, efficace.
Le cynisme c'est aussi l'acceptation, voir la résignation. Ce fameux "Así es" ou "Así pasa" qui s'apprend ici par la force des choses.
Le cynisme permet de dresser un mur invisible -mais un mur quand même- entre soi-même et la réalité.
Certains peuvent le nommer "sens de l'humour" ou "indifférence". Moi je l'aime ainsi, cynisme.
Le cynisme a quelque chose de diabolique. Fuir le regard et rire en coin. Evitement, contournement, pseudo aveuglement.
Oui c'est diabolique. Mais comme dit Lhasa, "entre toi et le diable, j'ai choisi le plus confortable".

Impressions printanières

 
 
 
 

 
Sobre el manto de la noche
esta la luna chispiando
 
Parfois, je me perds dans mes pensées, dans un futur lointain, irrél. La valeur de la vie m'apparaît chaque jour plus clairement et mon émotion est grande de pouvoir respirer à chaque instant. Ces derniers jours, des centaines, des milliers d'arbres ont fleuri dans la ville. Des fleurs mauves, de petites trompes nous tombent dessus au détour d'un regard, entre deux pas. Elles semblent là pour me rappeler à mes voyages intèrieurs. Je les accueille avec surprise et avec joie.
 
Cette vie ici est tant paradoxale. Le plus dur est de cultiver la tranquilité. Le calme dans chaque mouvement. Ne pas tomber dans le piège que nous tend la ville. Celui de la frénésie et de l'oubli, de soi-même et des autres. Continuer d'être sensible à la magie qui naît de cette terre. A l'irrationel, comme on l'appellerait par là-bas de l'autre côté de l'océan.
 
La France m'apparaît comme un couvercle énorme, qui s'abattra sur moi dans quelques temps. Ceux en fonte, qui pèsent si lourd et qui semblent inbrisables. Me défaire de ce couvercle, l'envoyer valser malgré son poids : cela est comme faire coincider les mouvements du corps et les intentions de l'esprit en plein sommeil, au détour d'un rêve trompeur et farceur. De ces cauchemars qui font suer, et dont le réveil laisse un goût d'amertume au fond de la bouche. A la fois, je prends exemple sur ceux qui m'entourent ici. Ceux qui complissent avec leurs attentes, qui marchent sur le chemin que leur dictent leurs rêves. Tous ceux qui, malgré tout ce qui pourrait les peser ici, défoncent les murs et font tomber les briques d'un revers d'épaule.
 
 
 
 
 
Para compartir con los que me hacen levantar cada día :
 
 
 
Sobre el manto de la noche
esta la luna chispiando
 
A veces, me pierdo en mi pensamiento, en un futuro lejano, irreal. El valor de la vida se me hace cada día más claro y mi emoción es grande, poder respirar en cada instante. En estos últimos días, centenas, miles de árboles han florecido en la ciudad. Flores malvas, trompetitas que nos caen encima de la mirada, entre dos pasos en la calle. Me parecen estar aquí para recordarme mis viajes interiores. Les recibo con sorpresa y alegría.
 
Esta vida es tan paradójica. Lo más difícil es "cultivar" la tranquilidad. La calma en cada movimiento. No caer en la trampa que nos tiende la ciudad. Ésta del frenesí y del olvido de sí mismo y de los otros. Seguir siendo sensible a la magia que nace de esta tierra. A lo irracional, como lo llaman por allá del otro lado del océano.
 
Francia me parece como una tapadera enorme, que se abatirá encima de mí en algunos tiempos. Esas tapaderas de hierro colado, que pesan tanto y que parecen invencibles. Deshacerme de esta tapadera, mandarla al aire a pesar de su peso. Eso es como hacer que coincidan los movimientos del cuerpo y las intenciones de la mente en un sueño profundo, en un sueño engañador y bromista. De esas pesadillas que hacen sudar, y cuyo despertar deja un sabor amargo en la boca. A la vez, tomo ejemplo en los que me rodean aquí. Los que cumplen con sus expectativas, que caminan en el camino que les mandan sus sueños. Todos los que, a pesar de lo que les podría pesar aquí, desfondan los muros y hacen caer los ladrillos de un golpe de hombro.
 
 


 

American dream


Assise sur les marches au coin d'une rue, je savoure la fatigue du voyage, du repas arroz con frijoles y huevos, et de la brise nocturne. Je suis sur la route du retour, fraîchement sortie du Guatemala, rentrant à Mexico par la côte pacifique. La frontière n'est pas loin, et j'avance vers le Nord, lentement mais sûrement.
 
A quelques mètres de là s'étalent les rails de la bestia, l'unique train qui traverse le Mexique du Nord au Sud. La bestia est vieille, rouillée, et c'est vrai qu'elle a quelque chose d'animal. Lente et lourde, une force qui semble ancéstrale la tire vers le Nord. Ses wagons clos transportent des marchandises de la frontière guatemaltèque à la frontière estadunisienne. Sa carcasse de féraille a la couleur des milliers d'histoires qui se sont agrippées à elle et de l'espoir qu'elle continue de véhiculer, années après années, kilomètres après kilomètres. 
 
Photo : Isabel Muñoz
De ces bouts de vie, de femmes et d'hommes qui l'ont rêvé, attendu, qui se sont accrochés à ses bouts de féraille, qui se sont hissés sur le haut de ses wagons et qui ont senti le vent et le froid quand défilaient les kilomètres.
Ils sont des milliers, chaque année, à faire la route qui mène vers le Nord. La plupart partant du Salvador ou du Honduras, des dollars plein les yeux. 
J'observe donc ces rails chargés d'histoire. Ici, tout le monde sait qu'à la nuit tombée, des hommes et des femmes venus du Sud attendent le train aux bords de la voie. Ils se joignent au bruit assourdissant de la machine au marche pour rejoindre la frontière avec les Etats-Unis, et éviter ainsi les nombreux barrages militaires qui jalonnent les routes méxicaines. Les Etats-Unis, l'eldorado, l'Eden, les dollars. Le travail certes, mis à quel prix ?

La Bestia. Photo : Isabel Muñoz
Un homme d'une cinquantaine d'années s'approche. Pas grand, ni petit pour autant, costaud, une fine moustache apportant de l'alégresse à son visage. Ses yeux sont doux mais son regard trahit les années vécues, il approche de la cinquantaine. Il se présente, Enrique, “propriétaire” du petit restaurant où je viens de manger. Je ne l'avais appercu ni à la cuisine, ni servant les clients malgré la petitesse du lieu. C'est sa femme qui l'a avisé. Une étrangère est venue manger, elle parle espagnol. Enrique vient me saluer, faire connaissance. Curiosité dans un village où les touristes se font rares et l'animation aussi depuis que les narcos qui réceptionnaient la drogue sur la côte Pacifique toute proche ont été chassés par les autorités. D'ailleurs, Enrique regrette ce temps où le village était plus prospère, les narcos dépensant l'argent de la drogue sur leur chemin. 

Enrique connaît les Etats-Unis. Il y a vécu quatre ans il y a sept ans déjà. Parti seul, sa femme l'a rejoint quelques mois après. Il a travaillé comme jardinier, cuistot, et a ramassé le piment, le tabac, et les tomates. Il a travaillé dur toutes ces années, et a vite réalisé que la main d'oeuvre venue du Sud du continent est indispensable à l'économie américaine : “Les gringos ne pourraient pas vivre sans les Méxicains. Ramasser les tomates, ils ne savent pas faire ! Au bout d'un jour, n'importe lequel d'entre eux jette l'éponge ! Ca fait trop mal au dos !” Un rire amusé et amer à la fois secoue son visage. Malgré la difficulté de la langue, la vie rudimentaire qu'il menait et surtout, la peur sans cesse présente de la police, il garde un bon souvenir de ces années passées là-bas. Les gens sont aimables, et les femmes sont fines et ont la peau claire. Il gagnait en une semaine ce qu'il gagne à peine en un mois ici. Le samedi, il allait danser dans un club de musique méxicaine. Musique ranchera, cumbia, banda, peu importe quel rythme du temps qu'il pouvait se sentir sur sa terre pour quelques heures. Le dimanche, il envoyait l'argent à sa famille restée au Mexique. Ces quatre années de labeur lui ont permis de financer les études universitaires de ses deux filles, et une fois reveu au pays, d'agrandir son restaurant et d'acheter un petit bout de terrain. Aujourd'hui, pour vivre confortablement, il lui faudrait retourner chez les gringos quelque temps pour amasser encore une fois un peu d'argent. Mais à cela, il ne peut s'y résoudre. Cela voudrait dire refaire tout ce trajet jusqu'au Nord, retraverser le désert, et revivre la peur d'être arrêté au coin de la rue, et cela des années durant. Il semble s'être décidé à vivre de peu ici plutôt que de trimer loin de sa terre. 

Sur ces mots nous accoste un jeune homme d'une vingtaine d'années. Plus tard j'apprendrai qu'il en a 26, et qu'il n'a ni femme, ni enfants. Ses gestes sont brusques, et son regard nerveux. “¿Me pueden ayudar con una moneda para comer?”Tout de suite il nous explique, il vient du Honduras. La dureté du voyage a cerné les contours de ses yeux. La peur se sent dans tout son être ; celle qui s'incruste dans les moindre recoins du corps et de l'esprit et qui tord le ventre dans les moments de panique. Cesar est trapu, les cheveux rasés des deux côtés du crâne et brillants de gel au sommet. Il porte un jean, un sac à dos que les routes ont usé et un maillot de basket oú est inscrit “Pride” en grosses lettres. La fierté sort par éclats de ses yeux brillants. Mais est-ce de la fierté ou bien une volonté à toute épreuve ? Enrique l'a tout de suite reconnu, son regard s'est fait comme nostalgique, de celui qui sait, qui voit son passé dans l'avenir de l'autre. Cesar (“comme l'Empereur” a-t-il aussitôt ajouté) n'est qu'un bracero de plus sur le chemin qui mène, ou pas, aux Etats-Unis. Ainsi sont appelés les migrants qui cherchent à rejoindre le Nord du continent ; bracero signifiant “qui peut être lancé avec le bras”. Autrement-dit, celui qu'on jette quand on en a plus besoin, l'expression traduisant la vulnérabilité de leur situation.

Photo : Isabel Muñoz

Cesar a de l'espoir plein la tête, tellement que ca en a quelque chose de naïf. “Où tu vas comme ca?” l'interpelle Enrique. “Tu vas prendre la Bestia en marche, c'est ca ?” Il rajoute, d'un ton presque paternel : “Moi je te le dis : n'y va pas. Un jour, ton pays va s'arranger. Attends, sois patient”. Cesar l'entend sans vraiment l'écouter. Le rêve est trop puissant, sa conviction d'une vie meilleure une fois là-bas a quelque chose d'irrationnel. Quand nous évoquons les dangers du chemin, il se fait plein d'assurance, dit les connaître et est persuadé d'arriver jusqu'en territoire américain. Quand Enrique lui parle des difficultés à l'arrivée, il les écarte d'un revers de bras. Il a déja traversé il y a deux ans. Il était passé par le désert, comme Enrique. Ce dernier lui rappelle la chaleur acablante, le manque d'eau, les jours de marche et le danger mortel de se perdre, tourner en rond, et mourir assoiffé. A cela, Cesar répond du tac au tac “J'ai mes citrons. Et puis j'ai déjà fait le chemin. Cette fois je n'ai besoin de personne, je retrouverai.” Il est parti seul, sans amis, sans famille. Il ne paiera pas non plus de coyote, trop cher. Ces passeurs de frontière demandent jusqu'à 4500 dollars pour faire traverser la frontière et amener les migrants à bon port, aux Etats-Unis. 

Il y a deux ans, Cesar avait déja tenté l'aventure. Pensant avoir surmonté le plus dur, il était arrivé au Texas sain et sauf. Le rêve n'aura pas duré longtemps. Après trois jours en territoire américain, la police l'interpelle. D'où tu es ? Du Honduras. Papiers ? Silence. Deux mois dans les cellules américaines, trois heures d'avion et quinze jours de détention dans son pays. “Imagine-toi... Tant de temps pour arriver là-bas et en trois heures j'étais de nouveau au Honduras.” Mis à part la honte de rentrer au pays les menottes aux poignet, Enrique s'estime chanceux. Il est libre.
Un dernier regard, furtif, presque fuyant. Chargé d'assurance et d'espoir quant à son destin, craintif tel un enfant, Cesar nous tourne le dos. Sa silouette trappue s'enfonce dans l'obscurité de la nuit rejoindre les bancs de la gare de bus, toujours plus rassurants que le béton du trottoir. 

La Bestia. Photo : Isabel Muñoz      

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Faute de pouvoire prendre des photos, j'ai préféré accompagner l'article du reportage photo d'Isabel Muñoz.


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Erika Florencia



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Ecouter :

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Ay que bonito es volar
Volar y dejarse caer
En los brazos de tu hermana
Hasta quiziera llorar
Lilia Downs _ La Bruja

Elle s’appelle Erika Florencia. 
Une nuit de janvier, à San Cristobal de las Casa, elle va retrouver des amis dans un bar, avec son petit ami, Ernesto. 
Ils boivent un peu, ils rient, ils dansent la salsa. 

Un ami l’invite à danser.
Cela fait longtemps qu’elle ne s’était pas senti aussi légère.
Ca se voit sur son visage.
Ses traits sont détendus, et son corps devient se fait plus agile au rythme de la musique.
Ernesto le remarque.
Il se renfrogne.
Elle aperçoit son visage sombre mais décide de ne pas en prendre compte.
Pour une fois, elle se laisse se faire plaisir. 

Vers 3h du matin, ils sortent du bar. 
Le froid les enveloppe, ils marchent rapidement. 
Ernesto est toujours renfrogné. 
Elle sait pourquoi. 
La jalousie , celle qui ronge le cœur des hommes. 
La possession, celle qui empêche à l’amour de prendre ses ailes. 
Elle se tait, elle le connait, mieux vaut ne pas provoquer, éviter qu’il s’énerve. 

Mais Ernesto a la rage en lui.
Il lui faut la sortir.
Sa copine est là, frêle, fragile.
Et puis c’est facile de décharger sa colère sur elle.
La domination qu’il exerce sur elle n’est pas née cette nuit.
Elle est là depuis quelques temps déjà.

D’ailleurs , les coups qu’il lui assène cette nuit sur le visage ne sont peut-être pas les premiers.
Cinq. 
Cinq coups de poing de chaque côté de son visage. 
Ses joues restent marquées. 
Ses yeux ne pleurent pas lorsque je lui parle. 
Peut-être qu’ils sont déjà secs de toutes larmes. 
J’y lis la peur et la tristesse. 

Elle est dans mes bras, la tête sur mon épaule et je lui demande une faveur, celle de ne pas se taire.
Pour elle et pour toutes les autres.
Lui dire que cela n’est pas normal.
Qu’elle est quelqu’un, autant que lui.
Que sa personne a une valeur.

Au commissariat, Erika Florencia signera le document qui permettra qu’Ernesto reste 36 heures en garde à vue.
Mais le lendemain matin, lorsque j’y retourne pour récupérer des infos sur la plainte, le juge m’apprend qu’Erika Florencia vient de passer. Elle est venue avec sa mère. Elles ont payé la caution pour qu’Ernesto sorte de garde à vue. Devant mon visage étonné, le juge m’ouvre la porte des cellules. Effectivement, parmi les visages hagards derrière les barreaux, celui d’Ernesto est absent.


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Ecouter :

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Ceci est une histoire vraie, évidement. Malheureusement. Ce n'est pas seulement celle d'Erika Florencia, vous le savez. La rencontre avec Erika fut celle d'une nuit froide à San Cristobal de las Chiapas. Je n'ai pas cherché à la revoir par la suite. Son histoire lui appartient.
La chanson est écrite et rappée par un argentin rencontré à San Cristobal. A écouter absolument !



Chetumal 26.12.2012

Cloitrés dans une chambre d'hôtel. Yohann a mis de la musique. Thierry Robin. Le nom ne dit pas grand chose, ca sonne musique indienne et parfois on dirait du flamenco. On ressent aussi les vibrations des basses du reggaetown diffusé dans la rue. Plus le bruit des voitures et des bus. Drôle de mélange. Drôle de moment. Drôle de ville.




Il fait chaud, très chaud. Je crois bien que c'est la chaleur qui m'a réveillé ce matin. Il était 7h et l'eau de la douche était tiède. Mes compagnons de voyage dormaient encore, sur le dos, la bouche ouverte. Avec cet espèce d'extase du sommeil, ajouté à la lourdeur de la chaleur qui leur écrasait le corps.
Dehors, les stands du marchés étaient en train d'être installés. J'ai acheté 3litres d'eau et trois mangues. Les petites jaunes, mes préférées. De retour à l'hôtel, j'ai épluché les mangues pour que le réveil soit doux. Le temps d'aller petit déjeuner et de revenir, on suait tous les trois. Notre pas était lent et le regard un peu vague.

Chetumal

On était pas du tout partis pour rester ici. Mais faute de billets de bus il nous faut attendre 24h avant le prochain départ pour le Chiapas. On est donc restés ici le temps d'attendre, la queue entre les jambes, un peu dépités. J'apprécie ce genre d'imprévus, mais j'avoue que cette ville ne me transmet pas une grande énergie. Les trois lignes dans le Guide du Routard nous ont fait rire : « Chetumal : pas grand chose voir. Ville de passage pour le Belize ou le Guatemala. » Voilà, tout est dit...


Le voyage a commencé à Tulum, dans le Quintana Roo, au bord de l'Atlantique, au sud de Cancun. Trois jours de festival sur la plage. Levers du soleil en dansant, de beaux moments. Mais Tulum est très cher et c'est rempli de gringos. Marre d'entendre l'anglais dans la rue et un conflit avec le gérant de l'auberge de jeunesse a fini de nous jeter hors de cette ville. (Le gérant voulait nous soutirer le plus de fric possible... On a finis par lui lâcher un billet de 500 pesos pour éviter la police qui nous aurait bien plus raquettée. En s'eloignant à pied de l'auberge, on a réalisé qu'au final, dans sa volonté de nous soutirer le plus de fric possible, il avait oublié la moitié de la note... Drôle de conclusion : se plier à la corruption mais  en sortir gagnants...)


On commence donc à longer la côte en direction du Belize et on décide d'un arrêt à la Laguna de Bacalar. Connue pour les sept couleurs de son eau cristalline. En chemin on rencontre Sebastian qui nous amène jusqu'au village. Il nous présente à des amis qui louent une chambre. Un couple étrange. Lui est skipper sur le lac, elle est Argentine. Leur maison a la forme d'une pagode, le toît vert. Dans le coin, ils l'appellent la casa china.

Casa China _ Bacalar
Sebastian nous invite à manger chez lui le soir même. C'est Noël. On amène un ananas, le seul vivre qu'on transportait avec nous. Drôle de soirée. J'avais connu Yohann et Johan à travers notre séjour dans la communauté de Costa de Oro à Veracruz et nous voilà dans une maison magnifique au bord d'un lac à l'eau turquoise, entourés de cinquantenaires canadiennes. A la table, l'anglais, le français et l'espagnol se mélangent pour échanger des banalités autour d'un buffet de rois. D'anciennes hippies qui ont juste gardés le bandeau autour de la tête et dont les abords des yeux sont creusés par les rides à force de sourire.
Les enceintes diffusent de l'electro : Trentemoller. Sommes-nous toujours au Mexique ?
Le repas touche à sa fin et une des señoras sort un bout de shit. Elle l'a ramené du Canada, transporté en avion dans un pot de crème de jour. Une autre a recu en cadeau une pipe taillée dans une graine. Elles fument le shit, un peu comme des adolescentes prises en faute. Pour certaines d'entre elles, ca devait faire longtemps qu'elles n'y avaient pas touché. La plus grande commence à danser avec son caniche dans les bras en poussant des hurlements de loup. Fous rires.
Nous, on va s'asseoir au bout du ponton, les pieds dans l'eau. Les palmiers en vue, la villa éclairée derrière nous. Joyeux Noël.

Atardecer a Bacalar

Veracruz y Costa de Oro

Je reviens un peu aux articles de voyage, histoire de se détendre quelques temps...!
Après les évènements politiques du 1er décembre (voir sur rebellyon.info), j'avais décidé de prendre l'air. Cela faisait un moment que j'avais en tête de sortir de la ville une fois le semestre terminé, mais à ce moment là, ca devenait plus que nécessaire.

Un samedi matin, je suis donc partie à Veracruz avec Ophélie, une amie francaise, et deux autres copains. Veracruz est sur la côte Atlantique,c'est le nom d'une ville portuaire mais aussi d'un Etat fédéral. 
On s'est donc enfuies toutes les deux, un peu comme des voleuses, pour se faire happer par la moiteur de la côte. La ville de Veracruz est connue pour sa richesse musicale.C'est de là bas que vient le son jarocho, un style de musique qui me fait beaucoup penser au flamenco. C'est une musique qui existait déjà avant la colonisation espagnole, et qui était jouée essentiellement avec des percussions. L'arrivée des espagnols a amené les intruments à cordes, et cette musique s'est transformée. Désormais, elle se joue avec des petites guitarres appelées jaranas, parfois accompagnées d'une harpe et d'un violon. Les percussions sont les pas des danseurs sur une petite estrade, et les chants restent ceux du quotidien et de l'amour. 
La fête du son jarocho s'appelle fandango.C'est l'occasion de se réunir autour des musiciens et d'échanger les chants, de répéter, de répondre en chantant.


 Chuchumbé _ La Guacamaya


 
Lila Downs _ La Bruja
Une chanteuse que j'aime beaucoup, une chanson qui m'est chère, une belle interprétation. 



En arrivant à Veracruz et voyant les lumières du port industriel, j'ai su qu'il y avait une légende sur les marins de Veracruz. Mes compagnons de voyage ont ri, ils n'y croyaient pas. Pour moi, ils n'avaient pas senti l'odeur des quais comme je la sentais, ils n'avaient pas vu les halos lumineux des grues au loin que les voyais. Quelques heures après, j'ai pensé que cette intuition n'était pas due à rien. Fille de marin, amie et amoureuse de marins, admiratrice, confidente ou critique, leurs énergies ont dû finir par m'être familières.
Mon intuition s'est révélée être fondée. J'aimerais raconter comment la légende m'a été contée, mais les sensations autout de ce moment sont tellement forte que je n'arriverais pas à les coucher sur papier. En Veracruz, estaba un marinero en la carcel. Un día, dibujó un barco en la pared de su celda. Se escapó en el barco.

Le retour de la pêche.

Le port industriel

Toan dessine au port.
WC Cocacola

Tombée de la nuit dans les rues du centre.

Discussion à l'atardecer.

A Veracruz, on a surtout flané, profité du soleil, mangé rico, du poisson et des fruits de mer, des camarones al mojo de ajo, des ensaladas de mariscos. J'en ai profité pour resortir la slackline, tendue sur le port un dimanche soir, spectacle pour les passants qui flânaient sur les quais à ce moment-là. L'occasion aussi de renontrer Toan, ses histoires de voyage et ses dessins. (Toan est dessinateur, il voyage en dessinant en ayant pour projet de publier un carnet de voyage en rentrant. Son site).
Le groupe s'est agrandi et nous voilà donc à cinq dans la petite chambre d'hôtel. Un soir, dans la rue, nous rencontrons Raul, en train de vendre ses objets d'artisanat. Quelques moments avec lui sur la plage, à chanter ensemble, improvisant en francais, en espagnol, un partage que je n'avais pas vécu depuis longtemps. 
Noche veracruzana
Le groupe s'agrandit encore, et nous voilà partis à six sur les routes, en direction du sud de l'Etat. Nous ne sommes jamais arrivés à notre but initial. Quand un pickup nous a déposé dans le village de Costa de Oro, on y a trouvé  tant de chaleur et de désir de partage, que nous nous y sommes arrêtés. Les jours ont passé, et la lenteur du pueblo nous enveloppée. 


Quelques photos du trajet jusqu'à Costa de Oro

Camion de retour de la récolte de canne à sucre. Un délice...

Johan, Yohann, Flo, Ophélie, Raul et Julian, fier de la vue.

Trajet en camion à vaches, heureuses d'être ensemble.


Costa de oro est enecerclé par la nature. La mer d'un côté et les champs, la forêt et les cascades de l'autre.


Yohan pourvoie à notre alimentation


Don Sergio, qui nous a hébergé avec sa femme Doña Chavela. La machete sert à tout faire, mais elle n'est que plus belle quand il s'agit de couper la coco.

Racine, terre et jus de coco.



La côte sous les nuages. Le vent du nord qui nous a accompagné jusqu'au village nous empêchait de nous mettre à l'eau.

D'où notre préférence pour le calme de la rivière, à quelques centaines de mètres en amont de se jeter dans la mer.


Entrée du village.



 
 Le plus fort dans ce voyage aura sans doute été la rencontre avec Chavela et Sergio, et les moments de partage au quotidien.



Certes, la photo est un peu floue... Le repas était un des mments les plus importants de la journée. Sergio cultive son propre mais, avec des graines "originelles", non transgéniques, ce qui devient extrèmement rare. Le mais récolté, ils le sèchent, puis retirent les grains. Les grains sont moulus puit cuits avec de l'eau et du kal. La masa est prête pour les tortillas. Il ne reste plus qu'à former des petites boules de pate, de les ecraser avec l'aide d'un pressoir et de faire dorer la tortilla sur le gaz. Ces tortillas n'ont rien à voir avec celles vendues en ville. Elles sont très nourissantes et indispensables au repas. Elles accompagnent les plats : riz, haricot sec, poisson ou viande. Et bien sur, la sauce piquante (qui pique vraiment beaucoup) faite avec les piments qui poussent devant la maison.

Moment de repos sur la plage. Raul fait des boucles d'oreilles et nous, nous écoutons un vieux nous parler du village.


Don Sergio et Doña Chavela.

Enfant du village.

Sieste au hamac.

Echanges avec Yohann.

Un Breton qui fait des crêpes sur une plaque à tortilla.

La cuisson des haricots secs.

Retour du soleil.


 Fabrication du Temazcal


Après avoir construit la structure en branches de palmiers, il a fallu la recouvrir de palmes, puis de couvertures pour garantir l'etanchéité.


Début du feu pour faire chauffer les pierres qui seront disposées au centre du Temazcal. Les pierres chauffent plusieurs heures jusqu'à devenir rouges et ardentes. Une fois disposées au centre du Temazcal, on verse des infusions de camomille-romarin et d'eucalyptus dessus. Cela provoque une vapeur très dense et très chaude. L'effet premier est de transpirer, et de sortir les toxines présentes dans le corps. Mais surtout,les émotions, les peurs, tout ressort avec les bouffées de vapeur. Le corps est extrèmement détendu et l'esprit s'evade. La chaleur ne l'abruti pas mais le fait rentrer dans une sorte de transe. Cela peut durer plusieurs heures, accompagnées de prières aux quatres éléments, d'hommages aux êtres chers, et de chants.

Le Temazcal finit, les pierres chauffent.

L'oeuvre fut collective, les palmes venait de la forêt derrière la maison, les pierres volcaniques de la rivière en contrebas et le feu fut alimenté par tous et par toutes. Le Temazcal en lui même fut d'une force trop impressionante et fulgurante pour que je puisse décrire le moment par des mots.


Tout cela est un peu rapide comme récit, mais je tenais à le publier avant de repartir. 20h de voitures m'attendre pour me rendre à Tulum, dans le sud, sur la côte des Caraibes. Là-bas, les amis m'attendent pour vivre la fin d'un cycle, comme l'annonce le calendrier maya. 
J'irai ensuite passer quelques temps dans les environs de San Cristobal de las Casas au Chiapas. J'y retrouverai un ami qui travaille avec une communauté zapatiste. 
Puisque je serai tout près (toute est une question d'échelle, mais si l'on compte en distances méxicaines, ce ne sera pas si loin), j'irai rendre visite au padre au Guatemala. 
La suite est un peu floue, à voir où le vent me portera !