Le féminisme a la vie dure



Elle : la soixantaine, mariée depuis 30 ans, a un fils et une fille, vit avec ses enfants, son mari, son frère, sa sœur, le mari de sa sœur et les deux enfants de sa sœur.
Conversation inattendue.

« Elle traite son corps comme une machine bien huilée »


Toute fière, elle m'amène le livre. « C'est un livre d'auto-estime ! ». Regard dubitatif de ma part. « Bah oui, pour avoir confiance en toi, pour savoir que toi aussi tu vaux quelque chose ! ». Ah. Bien. Je me dis qu'il serait temps de mettre mes préjugés de côté et de m'intéresser à ce à quoi la majorité des gens s'intéresse. La couverture ferait très « livre-de-gare » en France. Ici, elle fait très « livre-de-vendeurs-ambulants-du-metro ». Bon, l'image ne m'enthousiasme pas. Le titre non plus. « ¿Por qué los hombres aman a las cabronas ? De tapete a chica de ensueño. » Autrement dit « Pour quoi les hommes aiment-ils les cabronas ? Du tapis à la fille de rêve ».
Tout est dans le cabronas.
Cabrona vient du féminin de cabrón, celui qui ose, celui qui abuse, celui qui joue des tours, celui qui trompe. Bref, un terme généralement utilisé de façon amicale et affectueuse. Il peut prendre le sens de connard ou enfoiré, mais c'est rare.
La cabrona, celle qui ose, qui s'en fout, qui joue des tours, qui trompe. Ici, envers les hommes. Et donc surtout, dans ce contexte, celle qui est sûre d'elle, indépendante. Celle qui séduit pour séduire, celle qui a mis les valeurs de mariage-famille-patrie de côté, celle qui peut et qui ose faire du mal.
Voilà tout ce que j'ai pensé en voyant la couverture. La couverture : une femme blanche que l'on devine nue -mais dont l'image s'arrête en haut de son buste-, cheveux châtains, courts, qu'elle relève dans ses mains. Et le regard, de défi.
Je jette un œil au bouquin. Il prétend à une analyse du comportement dit « masculin » envers la gente féminine, et donne des « conseils » afin de séduire et surtout, de garder l'homme en question. En gros, il vaut mieux être une cabrona si l'on veut se faire désirer sur le long terme, et garder l'objet tant convoité.
J'ouvre le livre au hasard.... « Les dix caractéristiques de la cabrona sont : 1. elle maintient son indépendance ; 2. elle ne le poursuit pas ; 3.elle est mystérieuse ; 4. elle le quitte par exigence ; 5. elle ne permet pas qu'il la voie passer un mauvais moment ; 6. elle a le contrôle sur son propre temps ; 7. elle garde son sens de l'humour ; 8. elle se sent courageuse ; 9. elle se passionne pour des choses qui ne sont pas en lien avec lui ; 10. elle traite son corps comme une machine bien huilée »
(Entre nous, le dernier est encore le plus savoureux)
Et là, le doute m'envahit. J'y reconnais ma propre attitude.


Le sacrifice


- Elle : « L'homme est un chasseur. Une fois qu'il a attrapé sa proie, elle ne l'intéresse plus. Moi j'ai dû comprendre ça. Ça m'a aidé ce livre. Tu sais, mes parents étaient analphabètes. Ma mère savait pas lire. Elle avait des valeurs... Enfin, j'ai été éduquée avec ces valeurs. Ma mère a jamais travaillé. Elle s'est occupée de nous. A cette époque, les femmes étaient faites pour se marier, avoir des enfants et voilà. Elles avaient pas vraiment le choix. Moi j'ai voulu travailler. Alors j'ai étudié, et j'ai travaillé. Mais quand j'étais jeune j'avais ce rêve de fonder un foyer, une famille, des enfants. Tout ça quoi. Mon rêve c'était de trouver un mari, et d'avoir ma maison, et ma famille. Dans la vie, tout demande un sacrifice. Regarde, toi, tu étudies. Tu sacrifies les amitiés, tu sacrifies le travail, tu sacrifies les fêtes, tu sacrifies les voyages. Avoir une famille, un mari, un foyer, c'est pareil. Ils passent avant, tout le temps. Moi je sais pas comment ça se passe chez les riches. Je connais juste mon milieu, mon quartier. Chez les riches, je sais pas comment ça se passe. Mais j'ai l'impression que la famille est moins importante. Ils ont pas le sentiment de la famille. C'est vraiment triste ça. Parce que à cause de l'argent qu'ils ont, la femme voyage, le mari voyage, les enfants voyagent. Ils se voient jamais. Pour moi, c'est important ma famille. On peut compter les uns sur les autres, on est beaucoup, on s'aide quoi. Je pourrais pas vivre sans ma famille, moi. Enfin bon, il faut que tu lises ce livre. Il t'explique bien comment sont les hommes et comment doivent être les femmes. »
- Son mari  :« Fais gaffe, tu vas presque devenir féministe »
- Elle : « Mais non ! »






Séries de photos quotidiennes




Grafitis du quartier



Grafitis du quartier



Coucher de soleil sur le toît 






Ciudad Universitaria




Ciudad universitaria



Ciudad universitaria



Ciudad universitaria




El Chopo



El Chopo _ Stand de tacos



El Chopo 




El Chopo 





El Chopo 




El Chopo




El Chopo








El Chopo





El Chopo






Le type aux tatouages



El Chopo




El Chopo




El Chopo








Série de la librairie, centre ville




Librairie





Librairie




"Divorces"




Le départ de l'éboueur







Centre ville, moments instantanés










Stand de quesadillas





Vendeur de tamales au petit matin

Lever de pleine lune sur l'océan _ Mazunte, Oaxaca.

On m’a fait remarquer, à juste raison, qu’avec le temps, les articles publiés sur ce blog se sont faits plus sombres et amers. Que je semblais aller vers la dureté plus que vers la douceur. J’y répondrai que le réalisme et le pessimisme sont adroits et savent s’entremêler subtilement, plus fortement qu’il n’y parait. Il est vrai que l’obscur peut lasser. Mais surtout, il fatigue, s’acharne sur nos forces jusqu’á nous laisser comme des coquilles vides que le courant a vidées de leurs entrailles.



Yo fui a la Revolución
A luchar por el derecho
De sentir sobre mi pecho
Una gran satisfacción !





Presque six mois plus tard, de retour à Veracruz. C’est souvent qu’en voyage on se dit « je reviendrai ». Mais c’est rarement que l’on revient.
Pour moi, Veracruz était lié à des sensations peut-être bien plus qu’à des souvenirs imagés. La chaleur écrasante et la moiteur comme une douceur. L’odeur saline telle une madeleine de Proust qui me ramène aux relents du port de Marseille. Veracruz est une ville sans splendeur mais j’étais tombée amoureuse des installations rouillées du port maritime, des arbres qui habitent ses rues et des secrets qu’elle parait  renfermer, comme toute ville côtière et portuaire.
Cette fois c’est avec Léa que je reviens y flâner. Je crois qu’on est toutes les deux d’accord : on est venues pour ne rien faire.

Encore une fois je pars du Distrito Federal pour fuir un certain quotidien, l’enchaînement rapide des journées remplies de « choses à faire », la fatigue des « choses faîtes » et le stress de ce qui reste à vivre, à créer, à terminer, à continuer. Ce n’est pas facile de s’arracher à ce quotidien et à cette ville. Car, certes je m’y perds (et dans tous les sens du terme), mais c’est aussi un espace qui me fascine et me passionne. S’adapter à la vie quotidienne de Mexico est un combat ardu pour moi. Je ne parle pas des codes sociaux qu’il faut assimiler, mais des millions d’énergies, de flux, de bruits, de mouvements, de passions, de haines, qui m’arrivent, m’assaillent et que je dois digérer pour poursuivre ma route. C’est cette digestion la plus difficile. Je me sens (trop) vite pleine, nauséeuse. Chaque jour je m’évade un temps en pensées, j’imagine la campagne provençale, ses bruits, ses odeurs. Ses silences et sa saveur.

J’aime être à Veracruz parce que j’ai une sorte de secret, bien caché, dont je n’ose pas trop parler, auquel je n’ose à peine penser. Celui de vivre ici un petit temps. Dans un lieu vert, d’où je vois des arbres. Rester un temps à Veracruz pour écrire. Écrire mon mémoire, écrire sur le Mexique, écrire aux êtres chers. Et finaliser la tonne de mini projets en cours ou en attente d’être commencés. C’est un joli rêve où j’irai me baigner tous les jours et où je filmerai les grues et les containers du port industriel. 

Chronique d'une violence normalisée


C’est un mélange d’excitation, de peur, d’incompréhension. Parfois de rage, de tristesse ou de résignation. Et puis, sentir la nécessité de bouger, faire basculer l’établis. L’accepté, bien qu’inacceptable.
Écouter parler de la violence. Un mot qui, à force, a perdu de son sens. Écouter, répéter, s’alarmer, s’appitoyer, déblatérer. Faire sonner les silences, les secondes avant le récit de la tragédie, les suspens je dirais presque. Répondre des réponses qui n’en sont pas. Comparer, partager, libérer le trop plein de chaque jour, de chaque vie. La violence, on en parle. Et puis on la subit et la digère. Et vient le moment où, évidemment, on la reproduit. Ou plutôt, où l’on réalise que cela fait bien trop longtemps que nous sommes les premiers acteurs de cette violence.

Cette semaine, semblable à beaucoup d’autres depuis 9 mois, fût un calendrier de l’aven, avec ses petites fenêtres qui s’ouvrent, et révèlent un soit disant innatendu que l’on connaît déja.

Lundi c’était Elle. Qui refuse l’appellation de victime qui enferme dans la domination et l’immobilité. Elle préfère s’octroyer le statut de survivante. Survivante à l’une des expressions les plus malsaines de la violence d'un être sexué sur un autre. La femme qui n’est même plus femme, mais seulement un objet sexué. A quoi bon porter plainte me dit-elle...

Mardi, c’était Lui. Lui non plus ne se dira jamais victime. Un rire amer surgit quand il prononce ce mot. L’humour noir est une vague qui s’abbat sur son mal être. Un jour de décembre où nous étions beaucoup dans la rue, c’est lui qu’ils ont emmené. Avec d’autres, bien sur. Il me parle. Me raconte la violence. L’arrestation alors qu’il mangeait des tacos. La peur dans les yeux de ses amis, compagnons de classes, et de lutte. La rage dans ses mots et ses cris à ce moment là. L’arrivée au commissariat, les premiers mots que lui dédie le chef des lieux : “Bonjour ..., ca faisait longtemps que l’on t'attendait”. Et puis le silence sur les jours qui ont suivi. Seuls quelques mots sur la peur et la tentative de se résigner au fait que sa vie “dehors”, c’était du passé.

Jeudi, la vie continue mais les histoires se ressemblent. Un autre Lui me raconte. Alors qu’il avait 16 ans, il y eut ce que l’on appelle “Atenco”. Du nom de la ville où manifestèrent paysans, commercants et étudiants contre le projet de construction d’un aéroport. Atenco résonne désormais avec la trentaine de femmes qui furent arrêtées, torturées sexuellement et violées par la police. Et dont, sans surprise, ni reconnaissance ni justice ne leur ont été donné.
Mais Lui ne les a que mencionnées. La chance lui a sourit ce jour là. Il allait prendre le car pour se rendre à Atenco, unir sa présence et ses cris à ceux des autres, quand sa mère l’a obligé à rester pour l’anniversaire de son père. Deux jours après ses amis en sont revenus. Et d’autres pas. Celui qui est revenu a sauté du clocher de l’Eglise, s’est caché dans une brouette remplie de paille poussée par un vieil homme jusqu'à la sortie de la ville. Il a marché 30 km sur le bord de l’autoroute jusqu'à la capitale, d’une traite “sans se retourner”.
Celui qui n’est pas revenu s’était réfugié dans une maison. Il étaient trois. A la fille, ils lui ont donné un vêtement traditionnel de la communauté et l’ont placé derrière le fourneau, comme n'importe quelle femme qui continuerait son labeur domestique. Quand la police est rentrée dans la maison, ils sont passés près d’elle sans un regard mais ont vite ouvert l’armoire où se planquaient les deux autres. Lui me dit “je n’ai pas eu besoin de l’avoir vécu pour l’avoir senti”.

Ce qu’il a vécu fût 5 ans après. En 2011, une Caravane “pour la paix” part de la ville de Cuernavaca et remonte le pays jusqu’au nord. Sur son chemin, les victimes de la guerre contre la délinquance organisée s’agglutinent. Les gens parlent. Certains racontent la violence, témoignent de leur fille assassinée, de leur cousin disparu, des voisins en lesquels on ne peut plus confier. D’autres disent que toute cette perversité est là depuis trop longtemps pour que cela vaille encore la peine de lui accorder des mots.
Quoi qu’il en soit, ils arrivent dans l’Etat de Cohauila, dans la ville de Torréon, au nord du pays. La veille, treize jeunes ont été assassinés, à deux rues seulement du campement de la Caravane. Les habitants n’ont aucun doute, le message est clair : “bienvenue à la Caravane pour la paix”. Quand Lui voit les ruisseaux de sang qui sortent encore du lieu morbide, quand il sent l’odeur des corps et de la merde, les mots sont absents. Lui qui était venu comme journaliste n’a plus rien à conter. “Le langage pour exprimer cela ne se trouve pas dans le reigne des mots et des lettres. Ce sont les pleurs qui écrivent, indélébiles, avec de larmes de solitude et de tristesse”.


Et maintenant ? Pas surprenant que la politique de guerre menée pendant 6 ans amène des histoires pareilles, et avec elles un état de choc national, la peur, la déconfiance et l'apathie. N'importe qui qui ne ferme pas les yeux et les oreilles voit ces récits s'agglutiner dans sa mémoire. Passivement, ou jusqu'à éclater, de haine, de rancoeur, de tristesse ou de folie...?
Les mots, s'ils sont utiles à une certaine forme de catarsis, sont aussi responsables de la terrible normalisation qu'ils engendrent. Une certaine forme de routine s'installe à l'écoute de ces récits. Il faut bien canalyser l'émotion, alors on se dit que ce n'est qu'une histoire de plus. Pas plus terrible ni originale que celle de la veille. Les coupables restent les mêmes, les victimes aussi. Et le système qui les engendre et les permet ne vascille pas, mais au contraire, il s'en nourrit.  

Cynisme, quand tu nous tiens !

Un matin dans le métro, une vendeuse ambulante traversait les wagons. Elle ne vendait pas des chewing gums ou de la musique, ou des brosses à dents ou des contes pour enfants, comme la plupart des vendeurs ambulants. Elle brandissait un dépliant sur la nouvelle réforme du code du travail. Et criait : "10 pesos! pas cher! Tes droits de travailleur, d'employé, de patron! Ça te coûte 10 pesos! Licenciement abusif, femme enceinte, personne handicapée! 10 pesos!" A force de faire sa pub, de gueuler la même chose depuis des heures, elle en perdait ses mots, bafouillait. Elle perdait le sens de ce qu'elle criait, tel un automate, à tel point que ça en devenat burlesque. La réforme du code du travail supprime le peu de droits qui restaient aux travailleurs. Et les vendeurs ambulants, qu'ils travaillent pour leur compte ou pas, ne bénéficient d'aucun droit "légal" puisqu'il s'agit d'un commerce complètement informel (soit dit en passant que l'économie informelle représente plus de la moitié des revenus du pays).La vendeuse s'empêtrait donc dans ses mots et dans le paradoxe de sa situation. J'ai souri, le cynisme au coin des lêvres.
Le cynisme est rouge et noir. Rouge d'un rire éclatant, noir d'une bombe qui explose.
Le cynisme n'est rien de plus qu'une forme de survie. Un jeu pour de faux. Mais dont l'adversaire est la réalité.
Un jeu pour tricheurs ; ceux qui trichent avec un adversaire trop dur à affronter quotidiennement.
Un jeu de passe-passe, un truc de pickpocket. Une manip de survie, rapide, efficace.
Le cynisme c'est aussi l'acceptation, voir la résignation. Ce fameux "Así es" ou "Así pasa" qui s'apprend ici par la force des choses.
Le cynisme permet de dresser un mur invisible -mais un mur quand même- entre soi-même et la réalité.
Certains peuvent le nommer "sens de l'humour" ou "indifférence". Moi je l'aime ainsi, cynisme.
Le cynisme a quelque chose de diabolique. Fuir le regard et rire en coin. Evitement, contournement, pseudo aveuglement.
Oui c'est diabolique. Mais comme dit Lhasa, "entre toi et le diable, j'ai choisi le plus confortable".

Impressions printanières

 
 
 
 

 
Sobre el manto de la noche
esta la luna chispiando
 
Parfois, je me perds dans mes pensées, dans un futur lointain, irrél. La valeur de la vie m'apparaît chaque jour plus clairement et mon émotion est grande de pouvoir respirer à chaque instant. Ces derniers jours, des centaines, des milliers d'arbres ont fleuri dans la ville. Des fleurs mauves, de petites trompes nous tombent dessus au détour d'un regard, entre deux pas. Elles semblent là pour me rappeler à mes voyages intèrieurs. Je les accueille avec surprise et avec joie.
 
Cette vie ici est tant paradoxale. Le plus dur est de cultiver la tranquilité. Le calme dans chaque mouvement. Ne pas tomber dans le piège que nous tend la ville. Celui de la frénésie et de l'oubli, de soi-même et des autres. Continuer d'être sensible à la magie qui naît de cette terre. A l'irrationel, comme on l'appellerait par là-bas de l'autre côté de l'océan.
 
La France m'apparaît comme un couvercle énorme, qui s'abattra sur moi dans quelques temps. Ceux en fonte, qui pèsent si lourd et qui semblent inbrisables. Me défaire de ce couvercle, l'envoyer valser malgré son poids : cela est comme faire coincider les mouvements du corps et les intentions de l'esprit en plein sommeil, au détour d'un rêve trompeur et farceur. De ces cauchemars qui font suer, et dont le réveil laisse un goût d'amertume au fond de la bouche. A la fois, je prends exemple sur ceux qui m'entourent ici. Ceux qui complissent avec leurs attentes, qui marchent sur le chemin que leur dictent leurs rêves. Tous ceux qui, malgré tout ce qui pourrait les peser ici, défoncent les murs et font tomber les briques d'un revers d'épaule.
 
 
 
 
 
Para compartir con los que me hacen levantar cada día :
 
 
 
Sobre el manto de la noche
esta la luna chispiando
 
A veces, me pierdo en mi pensamiento, en un futuro lejano, irreal. El valor de la vida se me hace cada día más claro y mi emoción es grande, poder respirar en cada instante. En estos últimos días, centenas, miles de árboles han florecido en la ciudad. Flores malvas, trompetitas que nos caen encima de la mirada, entre dos pasos en la calle. Me parecen estar aquí para recordarme mis viajes interiores. Les recibo con sorpresa y alegría.
 
Esta vida es tan paradójica. Lo más difícil es "cultivar" la tranquilidad. La calma en cada movimiento. No caer en la trampa que nos tiende la ciudad. Ésta del frenesí y del olvido de sí mismo y de los otros. Seguir siendo sensible a la magia que nace de esta tierra. A lo irracional, como lo llaman por allá del otro lado del océano.
 
Francia me parece como una tapadera enorme, que se abatirá encima de mí en algunos tiempos. Esas tapaderas de hierro colado, que pesan tanto y que parecen invencibles. Deshacerme de esta tapadera, mandarla al aire a pesar de su peso. Eso es como hacer que coincidan los movimientos del cuerpo y las intenciones de la mente en un sueño profundo, en un sueño engañador y bromista. De esas pesadillas que hacen sudar, y cuyo despertar deja un sabor amargo en la boca. A la vez, tomo ejemplo en los que me rodean aquí. Los que cumplen con sus expectativas, que caminan en el camino que les mandan sus sueños. Todos los que, a pesar de lo que les podría pesar aquí, desfondan los muros y hacen caer los ladrillos de un golpe de hombro.
 
 


 

American dream


Assise sur les marches au coin d'une rue, je savoure la fatigue du voyage, du repas arroz con frijoles y huevos, et de la brise nocturne. Je suis sur la route du retour, fraîchement sortie du Guatemala, rentrant à Mexico par la côte pacifique. La frontière n'est pas loin, et j'avance vers le Nord, lentement mais sûrement.
 
A quelques mètres de là s'étalent les rails de la bestia, l'unique train qui traverse le Mexique du Nord au Sud. La bestia est vieille, rouillée, et c'est vrai qu'elle a quelque chose d'animal. Lente et lourde, une force qui semble ancéstrale la tire vers le Nord. Ses wagons clos transportent des marchandises de la frontière guatemaltèque à la frontière estadunisienne. Sa carcasse de féraille a la couleur des milliers d'histoires qui se sont agrippées à elle et de l'espoir qu'elle continue de véhiculer, années après années, kilomètres après kilomètres. 
 
Photo : Isabel Muñoz
De ces bouts de vie, de femmes et d'hommes qui l'ont rêvé, attendu, qui se sont accrochés à ses bouts de féraille, qui se sont hissés sur le haut de ses wagons et qui ont senti le vent et le froid quand défilaient les kilomètres.
Ils sont des milliers, chaque année, à faire la route qui mène vers le Nord. La plupart partant du Salvador ou du Honduras, des dollars plein les yeux. 
J'observe donc ces rails chargés d'histoire. Ici, tout le monde sait qu'à la nuit tombée, des hommes et des femmes venus du Sud attendent le train aux bords de la voie. Ils se joignent au bruit assourdissant de la machine au marche pour rejoindre la frontière avec les Etats-Unis, et éviter ainsi les nombreux barrages militaires qui jalonnent les routes méxicaines. Les Etats-Unis, l'eldorado, l'Eden, les dollars. Le travail certes, mis à quel prix ?

La Bestia. Photo : Isabel Muñoz
Un homme d'une cinquantaine d'années s'approche. Pas grand, ni petit pour autant, costaud, une fine moustache apportant de l'alégresse à son visage. Ses yeux sont doux mais son regard trahit les années vécues, il approche de la cinquantaine. Il se présente, Enrique, “propriétaire” du petit restaurant où je viens de manger. Je ne l'avais appercu ni à la cuisine, ni servant les clients malgré la petitesse du lieu. C'est sa femme qui l'a avisé. Une étrangère est venue manger, elle parle espagnol. Enrique vient me saluer, faire connaissance. Curiosité dans un village où les touristes se font rares et l'animation aussi depuis que les narcos qui réceptionnaient la drogue sur la côte Pacifique toute proche ont été chassés par les autorités. D'ailleurs, Enrique regrette ce temps où le village était plus prospère, les narcos dépensant l'argent de la drogue sur leur chemin. 

Enrique connaît les Etats-Unis. Il y a vécu quatre ans il y a sept ans déjà. Parti seul, sa femme l'a rejoint quelques mois après. Il a travaillé comme jardinier, cuistot, et a ramassé le piment, le tabac, et les tomates. Il a travaillé dur toutes ces années, et a vite réalisé que la main d'oeuvre venue du Sud du continent est indispensable à l'économie américaine : “Les gringos ne pourraient pas vivre sans les Méxicains. Ramasser les tomates, ils ne savent pas faire ! Au bout d'un jour, n'importe lequel d'entre eux jette l'éponge ! Ca fait trop mal au dos !” Un rire amusé et amer à la fois secoue son visage. Malgré la difficulté de la langue, la vie rudimentaire qu'il menait et surtout, la peur sans cesse présente de la police, il garde un bon souvenir de ces années passées là-bas. Les gens sont aimables, et les femmes sont fines et ont la peau claire. Il gagnait en une semaine ce qu'il gagne à peine en un mois ici. Le samedi, il allait danser dans un club de musique méxicaine. Musique ranchera, cumbia, banda, peu importe quel rythme du temps qu'il pouvait se sentir sur sa terre pour quelques heures. Le dimanche, il envoyait l'argent à sa famille restée au Mexique. Ces quatre années de labeur lui ont permis de financer les études universitaires de ses deux filles, et une fois reveu au pays, d'agrandir son restaurant et d'acheter un petit bout de terrain. Aujourd'hui, pour vivre confortablement, il lui faudrait retourner chez les gringos quelque temps pour amasser encore une fois un peu d'argent. Mais à cela, il ne peut s'y résoudre. Cela voudrait dire refaire tout ce trajet jusqu'au Nord, retraverser le désert, et revivre la peur d'être arrêté au coin de la rue, et cela des années durant. Il semble s'être décidé à vivre de peu ici plutôt que de trimer loin de sa terre. 

Sur ces mots nous accoste un jeune homme d'une vingtaine d'années. Plus tard j'apprendrai qu'il en a 26, et qu'il n'a ni femme, ni enfants. Ses gestes sont brusques, et son regard nerveux. “¿Me pueden ayudar con una moneda para comer?”Tout de suite il nous explique, il vient du Honduras. La dureté du voyage a cerné les contours de ses yeux. La peur se sent dans tout son être ; celle qui s'incruste dans les moindre recoins du corps et de l'esprit et qui tord le ventre dans les moments de panique. Cesar est trapu, les cheveux rasés des deux côtés du crâne et brillants de gel au sommet. Il porte un jean, un sac à dos que les routes ont usé et un maillot de basket oú est inscrit “Pride” en grosses lettres. La fierté sort par éclats de ses yeux brillants. Mais est-ce de la fierté ou bien une volonté à toute épreuve ? Enrique l'a tout de suite reconnu, son regard s'est fait comme nostalgique, de celui qui sait, qui voit son passé dans l'avenir de l'autre. Cesar (“comme l'Empereur” a-t-il aussitôt ajouté) n'est qu'un bracero de plus sur le chemin qui mène, ou pas, aux Etats-Unis. Ainsi sont appelés les migrants qui cherchent à rejoindre le Nord du continent ; bracero signifiant “qui peut être lancé avec le bras”. Autrement-dit, celui qu'on jette quand on en a plus besoin, l'expression traduisant la vulnérabilité de leur situation.

Photo : Isabel Muñoz

Cesar a de l'espoir plein la tête, tellement que ca en a quelque chose de naïf. “Où tu vas comme ca?” l'interpelle Enrique. “Tu vas prendre la Bestia en marche, c'est ca ?” Il rajoute, d'un ton presque paternel : “Moi je te le dis : n'y va pas. Un jour, ton pays va s'arranger. Attends, sois patient”. Cesar l'entend sans vraiment l'écouter. Le rêve est trop puissant, sa conviction d'une vie meilleure une fois là-bas a quelque chose d'irrationnel. Quand nous évoquons les dangers du chemin, il se fait plein d'assurance, dit les connaître et est persuadé d'arriver jusqu'en territoire américain. Quand Enrique lui parle des difficultés à l'arrivée, il les écarte d'un revers de bras. Il a déja traversé il y a deux ans. Il était passé par le désert, comme Enrique. Ce dernier lui rappelle la chaleur acablante, le manque d'eau, les jours de marche et le danger mortel de se perdre, tourner en rond, et mourir assoiffé. A cela, Cesar répond du tac au tac “J'ai mes citrons. Et puis j'ai déjà fait le chemin. Cette fois je n'ai besoin de personne, je retrouverai.” Il est parti seul, sans amis, sans famille. Il ne paiera pas non plus de coyote, trop cher. Ces passeurs de frontière demandent jusqu'à 4500 dollars pour faire traverser la frontière et amener les migrants à bon port, aux Etats-Unis. 

Il y a deux ans, Cesar avait déja tenté l'aventure. Pensant avoir surmonté le plus dur, il était arrivé au Texas sain et sauf. Le rêve n'aura pas duré longtemps. Après trois jours en territoire américain, la police l'interpelle. D'où tu es ? Du Honduras. Papiers ? Silence. Deux mois dans les cellules américaines, trois heures d'avion et quinze jours de détention dans son pays. “Imagine-toi... Tant de temps pour arriver là-bas et en trois heures j'étais de nouveau au Honduras.” Mis à part la honte de rentrer au pays les menottes aux poignet, Enrique s'estime chanceux. Il est libre.
Un dernier regard, furtif, presque fuyant. Chargé d'assurance et d'espoir quant à son destin, craintif tel un enfant, Cesar nous tourne le dos. Sa silouette trappue s'enfonce dans l'obscurité de la nuit rejoindre les bancs de la gare de bus, toujours plus rassurants que le béton du trottoir. 

La Bestia. Photo : Isabel Muñoz      

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Faute de pouvoire prendre des photos, j'ai préféré accompagner l'article du reportage photo d'Isabel Muñoz.


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